Construire des athlètes « antifragiles »

mis à jour le 19/09/2017

La préparation physique se nourrit des connaissances scientifiques, se modifie par les connaissances pratiques fondées sur l’expérience, et s’enrichit par la transmission des savoirs et des techniques. Pour progresser dans ce domaine, il est primordial d’établir une veille informationnelle qui stimule votre réflexion. C’est ainsi que vous parviendrez à faire évoluer vos méthodes, vous forger de nouveaux principes d’entraînement et varier vos contenus avec cohérence et intelligence. Mais le champ des recherches ne doit pas se limiter à la préparation physique et encore moins à la discipline sportive dans laquelle vous intervenez. Des avancées dans les domaines de l’informatique, des sciences, de l’économie …, nous permettent d’explorer de nouveaux modèles de pensées qui sont parfois transférables à la préparation physique. C’est cette démarche qui sera illustrée dans cet article autour du concept d’«anti-fragilité ».

Un livre inspirant, sans rapport direct avec la préparation physique

Je ne lis pas beaucoup d’articles et de livres français traitant de préparation physique. Je m’intéresse plus à des ouvrages portant sur des sujets très différents et qui pourtant, peuvent contenir des idées, des notions, des concepts permettant de faire évoluer nos méthodes. Ainsi, j’ai découvert le livre de Nassim Nicholas Taleb, un auteur américano libanais, « Antifragile : les bienfaits du désordre. » (2012).

Antifragile ? Ce mot n’existe même pas dans le dictionnaire et pourtant il attire mon attention et résonne en moi…Dans son ouvrage, Taleb met en avant l’idée qu’un système antifragile est un système qui se renforce et évolue positivement grâce aux contraintes ou épreuves rencontrées.

Il distingue 4 types de systèmes :

  • le système fragile qui se casse en cas d’attaque
  • le système robuste qui reste solide en cas d’attaque
  • le système résilient qui plie puis retrouve sa forme d’origine en cas d’attaque
  • le système antifragile qui se renforce en cas d’attaque

C’est ce dernier système qui nous intéresse ici.  En effet, je trouve très intéressant, de percevoir la possibilité d’apprendre au travers de l’adversité, et de devenir meilleur grâce aux éventuelles perturbations et problèmes que l’on peut rencontrer. L’antifragilité, ce n’est pas simplement sortir de sa zone de confort. Ce concept caractérise non seulement ce qui supporte les chocs, mais ce qui s’en nourrit voire s’améliore à leur contact. D’ailleurs l’antifragilité tire souvent parti de la fragilité de ses composantes. C’est le cas par exemple du corps humain qui s’auto-organise pour mieux résister aux contraintes qu’on lui impose.

 

Le concept « antifragile » appliqué au sport

Comme le souligne Nassim Nicholas Taleb : « Le vent éteint une bougie mais il attise le feu », de même que l’imprévu, le désordre, le chaos parfois, contribuent à modifier, contrarier ou déstabiliser les repères, règles et constructions établies, mais c’est aussi ce qui conduit à devenir antifragile. Car est antifragile tout ce qui bénéficie de l’aléatoire et se bonifie avec les épreuves. Ce concept s’applique à tout : la politique, l’éducation, l’économie… et bien sûr, la santé et le sport. En préparation physique, un individu antifragile s’expose aux facteurs de stress (dans une certaine mesure), il s’appuie sur des situations d’apprentissage ou des mouvements complexes qui lui permettent d’explorer ses propres limites, il profite de l’instabilité, des tensions externes et internes générées par des perturbations.

 

Les mécanismes de l’antifragilité sur le développement moteur et la coordination

Devenir antifragile passe forcément par de meilleures conditions d’apprentissage moteur y compris au niveau de la coordination. La meilleure façon de devenir antifragile est d'enrichir la capacité à compenser certains déséquilibres. Il suffit de créer les conditions motrices qui obligent le sportif à gérer les perturbations et s’adapter aux défis du mouvement. Le vrai travail du préparateur physique consiste à proposer un stimulus suffisant permettant de rendre le sportif plus efficace et résistant face aux contraintes. Comme le fait remarquer Frans Bosch, préparateur physique hollandais, consultant sur les domaines de la vitesse, de la force et de la coordination : « Trop souvent, les situations d’entraînements reposent sur des stimulus insuffisants pour provoquer une adaptation positive de la part du sportif.  La qualité du stimulus permet de renforcer le corps en profondeur et engendre des progrès notables. » Toutefois, pour répondre efficacement au stimulus, le sportif doit disposer d’un bagage technique et athlétique suffisant afin de résister aux perturbations et éviter les risques de blessures.

Selon cette approche les contraintes imposées aux actions motrices remettent en question le système d’apprentissage de mouvements. Il est donc nécessaire de créer un environnement sécuritaire et propice au développement moteur en combinant des situations de tensions, de dissociations (droite/gauche, haut/bas…), de techniques gestuelles et d’habiletés motrices.

 

Les équipements et outils indispensables

L’utilisation d’une multitude de situations complexes parfois imprévisibles à l’aide d’équipements et outils vont aider le corps à devenir plus sensible pour corriger les erreurs et à assurer une bonne stabilité des étages articulaires par un meilleur contrôle musculaire. Certains équipements vont accroître l’efficacité des mouvements et surtout imposer une dose d’instabilité qui in fine joue un rôle protecteur en permettant des évolutions positives (renforcement accrue, meilleur contrôle proprioceptif, maintien de la structure interne…).

On peut citer :

  • L’aquabag, outil antifragile par excellence, dispose de plusieurs poignées fixées dessus et sur les extrémités pour permettre de le manipuler en prise large ou serrée et d'exécuter une large gamme de mouve­ments. L’eau qui se déplace librement à l’intérieur du sac va tout au long des mouvements, renforcer les muscles stabi­lisateurs et profonds. En effet, le déséquilibre créé à travers le mouvement de l’eau met davantage de pression sur les muscles du tronc, la ceinture scapulaire et pelvienne, et va forcer l’utilisateur à lutter pour conserver son équilibre.
  • Le médecine-ball joue sur la stabilité, la mobilité et améliore la coordination, puisque tous les groupes musculaires travaillent en syner­gie. Dans le cas des gammes athlétiques par exemple (notre photo), placer un médecine-ball au-dessus de la tête va charger la ligne d’appui et rendre l’alignement  plus difficile.

  • La Kettlebell permet un travail asymétrique par l’exécution de mouvements indé­pendants (droite / gauche). Cet accessoire bien plus difficile à stabiliser qu’un haltère permet de solliciter davantage les muscles stabi­lisateurs des épaules et du tronc comme les abdomi­naux.

  • L’ajout de poids (ou Kettlebell) suspendus aux extré­mités d’une barre à l’aide d’élastiques ou mini-sangles permet d’appliquer une contrainte supplémentaire lors de la réalisation des mouvements. Cet appareil­lage crée des déséquilibres que le sportif doit être capable de compenser grâce à une concentration accrue, un fort verrouillage des étages articulaires et une bonne coordination inter-segmentaire.

 

  • Le mini-élastique ou bande élastique offre une résistance variable et progressive. Plus la bande s'al­longe, plus la résistance augmente. Pour chaque mouvement, la tension produite permet d’activer rapidement les muscles, de corriger et d’améliorer les postures et de travailler le renforce­ment musculaire en recrutant les muscles profonds. Il existe plusieurs niveaux de résistance pour adap­ter son entraînement à l’objectif recherché.

  • Les mouvements avec bâton ou poids mettant en jeu mobilité/stabilité et schémas moteur, provoquent une co-contraction (action simultanée des muscles agonistes et antagonistes) par verrouillage autour d’une articulation (ici la hanche) et joue un rôle clé dans le mécanisme de protection (stabilisateur) qui protège face aux forces extérieures imprédictibles.

Cette co-contraction fournit une protection maximale des tissus conjonctifs (vulnérables) dans la zone en lien avec l’articulation sollicitée ; elle offre un réel intérêt dans la prévention des blessures. Des contraintes ciblées à l’aide d’outils peuvent donc améliorer les déterminants de la performance sportive, la qualité du stimulus et la combinaison de différentes formes d’actions motrices. Tout cela fait partie intégrante d’une stratégie d’entraînement pour rendre des athlètes « antifragiles » et qu’ils arrivent à exploiter et gérer les perturbations sans compromettre la réalisation de l’action motrice. En remettant en question son propre équilibre, l’antifragile cherche avant tout à ce que cet équilibre soit plus fort.

 

Conclusion

Le concept d’anti-fragilité change notre manière d’envisager les composantes de la préparation physique. Cela nous oblige à repenser nos convictions et fait évoluer nos méthodes d’entraînement. Il nous impose de réfléchir, de percevoir les choses sous un angle différent et ainsi d’agir en utilisant de nouveaux ressorts permettant de répondre à des tensions externes ou internes, tant attendues qu’inattendues. Bâtir un sportif ou athlète antifragile consiste donc à innover, créer, favoriser la qualité du stimulus, gérer au mieux les tensions pour se protéger efficacement et améliorer la capacité à performer. Mais n’est-ce point-là la mission de tout entraîneur ?

 

Benjamin Del Moral
Préparateur Physique Lou Rugby

 

Pour aller plus loin

  • Nassim Nicholas Taled, « Antifragile : les bienfaits du désordre »  Ed « les belles lettres » 2013

  • Frans Bosch, « Strengh training and coordination, an intégrated approach » Ed Uitgevers 2015