Conseil départemental

Reprendre efficacement l’entraînement : pourquoi et comment problématiser en préparation physique ?

mis à jour le 14/09/2022
Avec la rentrée de septembre, la reprise des activités sportives incite les entraîneurs et les pratiquants à reconsidérer la condition physique de chacun. Il est alors question de "préparation physique de reprise" que certains traduisent de manière très réductrice en "préparation physique générale" (PPG). Le problème est que le plus souvent la PPG est sans rapport avec les formes d’expression des qualités physiques dans le sport pratiqué. Elle ne prépare donc à rien en particulier ! Or, dans un contexte de pratiques à visée compétitive, le temps est compté à fortiori lorsque l’on est tenu par un calendrier dense. Alors, quitte à reprendre la préparation physique à la rentrée, autant que celle-ci serve à la performance.

Ainsi, le sempiternel footing de reprise peut être substitué par des formes d’exercice plus stimulantes voire ludiques, mais surtout en rapport avec les exigences "athlétiques" de l’activité sportive pratiquée. Ce point de vue plus original est certes plus complexe à construire, impliquant de problématiser en amont.

Démarche générale

Pour rappel, en sport, la préparation physique a deux visées : 

  1. diminuer les risques de blessures,
  2. développer les qualités physiques (force, vitesse, endurance, puissance, souplesse, équilibre, coordination…) au bénéfice des performances sportives.

Ainsi et au-delà de sa fonction prophylactique, la préparation physique vise à "faire le raccord" entre les exigences "athlétiques" de l’activité et les capacités du sportif. Autrement dit, la préparation physique sert à amener le sportif à atteindre voire à dépasser le niveau de condition physique exigé pour performer dans son sport.

Pourquoi problématiser en préparation physique ?

Or, rien ne garantit que les progrès réalisés en préparation physique s’expriment dans le sport pratiqué, à fortiori si les exercices proposés sont sans rapport avec le sport pratiqué, c’est-à-dire "généraux" au lieu de spécifiques. 
Par exemple, à part en course de fond ou de demi-fond, dans quel sport le pratiquant est-il contraint de courir en continu et à allure plus ou moins modérée pendant une ½ heure, une heure… ? Ni, le boxeur sur un ring, ni les basketteurs… La même remarque peut être faite en musculation.

Il s’agit alors de problématiser.

Que signifie "problématiser" ?

Problématiser est une compétence incontournable dans différents domaines : scientifique, technique, didactique et pédagogique (Martinand, 2005), en gestion de projet…

En sport en général et en préparation physique en particulier, il s’agit de mettre au jour :

  • les problèmes que l’on souhaite résoudre (un manque de "cardio", de vitesse, d’explosivité, d’équilibre… dans telle ou telle pratique sportive)
  • ces problèmes peuvent être expliqués par des hypothèses interprétatives ou causes probables, qui sont à vérifier
  • chacune de ces hypothèses devant conduire à une ou des solutions possibles (progression d’exercices) ou hypothèses prospectives, qui sont à éprouver
  • lesquelles soulèvent des questions quant à leur mise en oeuvre. 

L’ensemble constitue une problématique. En l’occurrence, il s’agit d’une problématique d’entraînement.
Problématiser signifie ainsi formaliser une problématique, c’est-à-dire, un ensemble hiérarchisé de problèmes, d’hypothèses interprétatives, d’hypothèses prospectives et de questions qui convergent vers la ou les solutions à mettre en œuvre.

Structure type d’une problématique

L’ébauche ci-dessous propose une structure type simplifiée de problématique :
Problème 1 : « »
Hypothèse interprétative 1 : « »
Hypothèse prospective 1 : « »
Question : « »
Question : « »
Question : « »
Hypothèse prospective 2 : « »
Question : « »
Question : « »
Question : « »
Hypothèse prospective 3 : « »
Question : « »
Question : « »
Question : « »
Hypothèse interprétative 2 : « »

Hypothèse interprétative 3 : « »

Problème 2 : « »
    …

Problème 3 : « »
    …

Cette structure type est simplifiée au sens où elle comprend 3 problèmes, envisage pour chacun 3 causes probables renvoyant chacune à 3 solutions possibles soulevant chacune 3 questions relatives à leur mise en œuvre. Dans les faits, il peut y avoir plus ou moins de problèmes aux causes plus ou moins nombreuses etc.
Quoiqu’il en soit, toute problématique doit être fondée sur des faits constatés : un décalage entre les exigences de l’activité et les capacités du sportif. Les progressions d’exercices sont alors des solutions qui devraient permettre de réduire ce décalage, en développant les ressources athlétiques du sportif… ou pas. Elles ne sont donc pas absolues mais à adapter voire à remplacer.

Exemple de problématique :

L’exemple de la boxe thaïlandaise illustre mon propos par un extrait de la problématique d’entraînement d’un sportif que j’ai pris en charge en préparation physique pendant plus de 10 ans :

  • Problème 1 : « Le sportif XXX XXXX, pratiquant admis à combattre en classe A ("pro") n’arrive pas encore à tenir dans la durée d’un combat (5 rounds de 3 minutes entrecoupés d’1 minute de récupération, avec protège dents et coudières) : Essoufflement et fatigue générale ».

    Objectif 1 : « Ecarter tout problème de santé ».

    Objectif 2 : « Amener ce sportif à atteindre voire à dépasser cette exigence pour combattre avec aisance cardio-respiratoire et plus généralement dans un état de "fraîcheur générale" acceptable tout au long d’un combat ».

    - Hypothèse interprétative 1 : « La cause pourrait être un problème de santé (tachycardies, extrasystoles, coronopathie malformative, fibrillation ventriculaire… ».
    Hypothèse prospective 1 : « Une visite médicale d’aptitude approfondie à la pratique de la boxe thaïlandaise en classe A ("pro") pourrait mettre en évidence ou au contraire exclure un tel problème de santé ».
    Question 1 : « Vers Quel médecin l’envoyer consulter ? »
    => Son médecin traitant généraliste, un médecin du sport, un médecin du sport spécialisé ou expérimenté dans les sports de combat, un médecin fédéral… en cabinet, en centre médico-sportif… ?
    Question 2 : « Quels tests "exiger" ? »
    => Test de Keith et Flack, test de Ruffier-Dickson, test de VMA, test de VO2max, test d’effort avec électrocardiogramme, échographie du coeur… tests spécifiques à la boxe-thaïlandaise…
    Question 3 : « Quels résultats de mesures physiologiques demander pour éventuellement adapter l’entraînement en cas de non-contre indication ? »
    => VMA, seuil lactique, fréquence cardiaque maximale, variabilité de la fréquence cardiaque…


    Hypothèse prospective 2 : « Le sportif pourrait avoir connaissance d’antécédents traumatologiques ou pathologiques en rapport avec ce problème »
    => Infarctus d’effort, angor, pneumonie, asthme, allergie respiratoire (pollen, poussière d’intérieure), fracture d’une ou de côtes, … un problème de thermo-régulation, un problème d’"encaissement" des coups reçus à l’entraînement ou au cours du combat…
    Question 1 : « Comment questionner le sportif sur d’éventuels antécédents traumatologiques et/ou pathologiques devant être pris en compte voire pouvant contre-indiquer la pratique au niveau classe A ("pro") ? »
    => Un questionnaire obligatoire et systématique à remplir lors d’un entretien.
    Question 2 : « Comment connaître les antécédents traumatologiques et/ou pathologiques permettant des adaptations de l’entraînement ou au contraire excluant la pratique de la boxe thaïlandaise ? »
    => Demander des avis d’experts consultés (médecin du sport… voire du sport pratiqué).

    Question : « Comment prendre en compte de tels antécédents traumatologiques et/ou pathologiques ? »
    => Demander des avis d’experts consultés (médecin du sport… voire du sport pratiqué). 

    Question : « Faut-il accepter de prendre en charge un sportif pratiquant la boxe thaïlandaise classe A dite "pro" dont les antécédents et/ou une pathologie impliqueraient des adaptations mais aussi des risques potentiels d’accident cardiovasculaire… ? » 
    => Conscience personnelle et professionnelle, mais aussi responsabilité civile voire pénale en cas d’accident cardiovasculaire voire de mort subite à l’entraînement ou en compétition.


    - Hypothèse interprétative 2 : « La cause pourrait être un manque d’hygiène de vie en générale (alimentation, sommeil, récupération, consommation de tabac…affutâge mal géré (perte de poids importante et rapide dans les jours qui précèdent le combat avec ses conséquences délétères sur les fonctions vitales »

    Question 1 : « Quels sont ses horaires de sommeil ? »

    Question 2 : « Quelle est la qualité de son sommeil ? »
    Hypothèse prospective 1 : « Utiliser une montre "connectée" ou un bracelet d’activité permettrait de caractériser la qualité du sommeil au long court » 

    Question 3 : « Comment optimiser son sommeil ? »
    Hypothèse prospective 1 : « Fixer les horaires de coucher et de lever »
    Hypothèse prospective 2 : « Etirements et relaxation avant de se coucher permettraient d’améliorer l’endormissement »
    Hypothèse prospective 3 : « Supprimer les aliments exitants en fin de journée permettrait d’améliorer la qualité le sommeil »
    Hypothèse prospective 4 : « Une douche fraiche le soir permettrait d’abaisser la température corporelle au bénéfice de l’endormissement »

    Question 4 : «Récupère t-il suffisamment entre les entraînements et après chaque combat ? »
    Hypothèse prospective 1 : « »

    - Hypothèse interprétative 3 : « La cause pourrait être un manque de condition physique lors de la pratique à l’entraînement et/ou en compétition… »
    Hypothèse prospective 1 : « »
    Question 1 : « »

En amont de la problématique : analyser les exigences et les besoins

Pour que les progrès réalisés en préparation physique s’expriment dans la pratique cible, il est indispensable en amont d’identifier, d’analyser et de prendre en compte les contraintes et exigences de l’activité et les besoins du sportif dans sa pratique :

  • Les postures, les gestuelles et les déplacements, les articulations sollicitées, les différents plans de l’espace des mouvements, les angles et amplitudes articulaires, les résistances mécaniques à vaincre (charge, fluide, adversaire, sac de frappe…), les types de contraction, les fréquences gestuelles, les intensités (vitesse, accélération, explosivité), la structure du temps d’effort (alternance de phases d’effort et de récupération, durées, fréquence).
  • Les qualités physiques qui font défaut au sportif pour atteindre le niveau de performance visé.

Il ne s’agira pas ensuite de développer l’endurance, la force, l’équilibre… dans l’absolu en espérant que les progrès se transfèrent tels quels dans le sport pratiqué. En effet, ces qualités s’expriment de façons très différentes dans différents sports. Par exemple, l’équilibre ne s’exprime pas du tout de la même façon en équitation, en basket-ball, en dirt-bike, en motocross, en natation, en escalade, en surf, en gymnastique, en patinage artistique, en patinage de vitesse, en hockey… (Ziane & col, 2021). 

Quel serait alors l’intérêt de développer l’équilibre en général ?

La question vaut pour les autres qualités physiques. Pour que les progrès réalisés en préparation physique se transfèrent dans le sport pratiqué, il faut proposer des progressions d’exercices fondées sur les exigences mécaniques, physiologiques, informationnelles et règlementaires du sport en question.
Proposer de telles progressions d’exercices implique donc de problématiser.

Conclusion

Les termes "problématique" et "problème" n’ont pas le même sens :

  • Le terme problème est entendu ici au sens d’obstacle qui entrave l’atteinte d’un objectif.
  • Une problématique est un ensemble hiérarchisé de problèmes, d’hypothèses interprétatives, d’hypothèses prospectives et de questions, convergeant vers la solution envisagée, comme par exemple la conception d’exercices particuliers, d’un projet d’entraînement, l’achat de matériels ou encore son financement…

Employer le terme "problématique" à la place de "problème" décale le sens du propos, allant jusqu’à le rendre incohérent. C’est la même chose lorsque par "snobisme", certains remplacent le terme "technique" par "technologie" ou encore "pédagogie" par "didactique". 

En préparation physique, comme dans tout domaine prospectif, problématiser est une compétence incontournable. Cela consiste à formaliser une problématique, c’est-à-dire, décliner un ou des objectifs en problèmes, hypothèses interprétatives, hypothèses prospectives et amenant des questions. Celles-ci peuvent soulever d’autres problèmes incitant à envisager d’autres hypothèses prospectives…

Il s’agit alors de construire des progressions d’exercices qui amènent le sportif à un niveau de condition physique qui atteint voire dépasse les exigences de l’activité. Dans tous les cas, ces exercices n’ont de sens que par rapport aux objectifs.

Rachid ZIANE

Références